Interview inédite de Mary Clear traduite en français

François Rouillay et Mary Clear – Todmorden

Interview inédite de Mary Clear traduite en français par mes soins

Retranscription d’interview inédite de Mary Clear, initiatrice et co-fondatrice du mouvement des Incroyables Comestibles de Todmorden. N’hésitez pas à partager ce document exceptionnel.

Mary a affirmé son soutien pour les Incroyables Comestibles en France et a même accepté de poser avec le visuel français de l’action citoyenne de la « nourriture à partager » dans nos villes et nos villages, avec toute son affection.

Voici le document réalisé par Tony Wright au cours de l’été 2012.

TONY WRIGHT :
Nous sommes le 28 août 2012, je m’appelle Tony Wright et j’interviewe Mary Clear. Pouvez-vous me dire votre nom complet et votre lieu et date de naissance ?

MARY CLEAR :
Mon premier prénom est Katherine en fait, c’est une petite tradition irlandaise de ne jamais vous appeler par un nom sensé. Katherine Mary Clear, et je suis née quelque part dans l’Essex mais mes origines sont assez floues.

TW :
Avez-vous passé votre enfance dans l’Essex ?

MC :
J’ai grandi un peu dans l’Essex, puis j’ai passé de nombreuses années hors et dans des foyers d’enfance, j’ai donc beaucoup voyagé.

TW :
Souhaitez-vous parler de quelque chose de cette époque ? Comment l’avez-vous vécue ?

MC :
Grandir c’était amusant, difficile et si on y pense dans le contexte actuel cela paraît vraiment incroyable, je n’arrive moi-même pas à tout croire, mais ça a forgé mon identité, je n’en suis donc pas mécontente du tout.

TW :
Passons à des choses plus plaisantes, comment êtes-vous arrivée dans le coin de Calderdale ?

MC :
C’était drôle car Eton Street est à quelques pâtés de maison de là où nous sommes maintenant. J’avais un ami qui vivait à Eton Street et on voyageait depuis Hull pour passer le voir régulièrement, il y avait un pont sur le chemin de Calderdale près de l’autoroute, il ressemblait à un œil, et quand on passait sur ce pont, j’avais l’impression que mon cœur disait « Tu es à la maison ». Alors à chaque fois qu’on allait voir Jean à Eton Street, je sentais de plus en plus fort que cette vallée m’appelait, donc dès que nos enfants ont quitté la maison, la toute première chose qu’on a faite était de vendre notre maison et d’emménager à Calderdale.

TW :
Quand était-ce ?

MC :
C’était il y a environ douze ans. Quand je traverse ce pont, j’ai encore la même impression prenante que lorsque je l’ai traversé pour la première fois, qui m’attirait dans cette vallée.

TW :
C’est le pont à Ainley Top, n’est-ce pas ?

MC :
Oui.

TW :
Quand on traverse ce pont, on a une vue panoramique de tout l’Halifax, de l’Elland et de tout le reste. Vous êtes-vous déjà demandée pourquoi vous vous sentiez chez vous et ce que cela signifiait ?

MC :
Non. Je ne pense qu’à la beauté du paysage. On est entourés de beauté. Les gens qui sont nés ici ne s’en aperçoivent peut-être pas, mais si on a vécu à Hull on trouve que c’est le paradis sur Terre, l’émotion du paysage, la convivialité des gens, la proximité de la nature…

TW :
Donc vous vivez à Todmorden, n’est-ce pas ?

MC :
Oui, je vis à Todmorden. On a choisi de vivre à Todmorden car on venait d’une ville pauvre et je suis sensible à la justice sociale. J’avais aussi remarqué que Hebden était une ville très blanche, alors que Todmorden a une mosquée, tous ses quartiers sont cosmopolites et j’avais l’impression que des choses pouvaient être accomplies à Todmorden.

TW :
Je viens de penser que vous n’avez pas dit dans votre première réponse quand vous êtes née dans l’Essex.

MC :
Je suis née en 1955.

TW :
C’est pour le site web, je le mettrai dans la catégorie 1950 à 1959.

MC :
Excellent ! Comment nous appelle-t-on ? [rires] On est des baby boomers ou pas ?

TW :
Non, pas de ces noms-là.

MC :
Excellent.

TW :
Tod vous plaît car il y a une mosaïque de populations.

MC :
Une mosaïque de populations.

TW :
Et davantage d’ouvriers en quelque sorte.

MC :
C’est cela, des ouvriers, une ville de pastilles odorantes, je dirais. Ici, on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe sous la surface, on ne sait jamais vraiment ce qu’il se passe.

TW :
Qu’avez-vous fait, en arrivant ici ?

MC :
J’ai décroché un CDD de six mois en tant qu’animatrice socioculturelle, c’était génial parce qu’évidemment j’avais besoin d’un travail. J’avais un super travail à Hull, alors j’ai travaillé à temps partiel à Hull. J’ai travaillé aussi à temps partiel à Todmorden et je fais la navette. Je vivais la moitié de la semaine à Todmorden et la moitié à Hull. Ensuite, mon mari a mis six mois pour trouver un emploi dans la justice des mineurs, c’était le domaine qu’il avait choisi. Ensuite j’ai fini par obtenir un contrat à plein temps, j’ai donc pu partir de Hull et vivre ici tout le temps.

TW :
Quel genre de travail faisiez-vous dans le développement communautaire ?

MC :
C’était fabuleux. Parler aux gens, être bonne envers eux, créer des liens et, le meilleur, découvrir des choses.

TW :
Comment votre chemin a-t-il croisé les Incroyables Comestibles de Todmorden ?

MC :
C’était il y a environ quatre ans. Pam et moi nous connaissions déjà en tant que femmes actives. Elle m’avait aidé pour la gare, qui avait besoin d’être entretenue, alors on a commencé à la décorer, à faire une bibliothèque, à mettre des pots de fleurs dans la gare, puis on s’est occupées d’un grand bâtiment classé niveau 1 (l’église unitarienne). Comme j’habite en pleine ville, elle est venue chez moi après une conférence avec Timothy Lang et elle était vraiment déprimée en pensant à l’avenir de la planète, et elle est bien plus cultivée que moi, elle sait tout sur le réchauffement climatique, moi je n’y pense même pas car ça m’énerve, et elle pensait qu’il y avait une autre alternative. On a donc bu plusieurs tasses de café, on a un peu plané et on a pris un stylo et du papier. À un moment, ma fille qui était dans la pièce a dit : « Pourquoi ne l’appelleriez-vous pas les Incroyables Comestibles de Todmorden ? On a imaginé, en substance, créer un monde meilleur, car nous croyons qu’en tant qu’humains nous avons tout. On peut verdir les déserts pour jouer au golf si on le choisit, on peut nourrir le monde entier si on le veut, on peut envoyer quelqu’un sur la lune, on peut fabriquer des accélérateurs de particules en Suisse, on peut tout faire, alors qu’est-ce qui cloche ? Pourquoi tant de gens souffrent ? Cela vient de nos croyances, de notre manque de bonté, alors on façonne un monde meilleur pour que les gens retrouvent le contact avec la terre, avec la planète et avec les autres. Comme on ne voulait pas d’un empire, on n’a pas… On voulait être indépendants, avec notre propre énergie et notre propre éthique, alors on a dit pas de bureau, pas de personnel, pas de tampons, pas de gros classeur. Que pouvait-on faire pour faire un monde meilleur, une adhésion ? On a pensé que si on utilisait la nourriture, cela transcenderait toutes les cultures, tout le monde mange, vous êtes membre si vous mangez, alors on n’a pas besoin de paperasse, on déteste ça toutes les deux. C’était donc notre idée pour l’adhésion, on a pensé qu’il n’y avait pas besoin de commencer, qu’on avait besoin de rien. La nourriture c’est….j’allais dire l’humanité. L’humanité est un don à autrui, on savait tous comment s’y prendre. Chacun est expert dans son propre domaine alimentaire, même s’il s’agit de malbouffe. Alors on a pensé qu’en cultivant, en cuisinant, en apprenant et en aidant les gens à trouver du boulot dans le domaine alimentaire, c’est notre modeste contribution pour un monde meilleur.

TW :
C’est une sacrée vision.

MC :
Honnêtement, on a élaboré cela dans….On est plus clairs sur son aspect de justice sociale. Avec le temps, on a vu qu’avec nos petites actions, les gens on ri en nous voyant cultiver dans les jardins publics et laisser n’importe qui se servir, mais ces humbles bonnes actions et l’idée… en termes de paix… si on voulait faire la paix dans le monde et on a essayé de lancer un mouvement pour la paix dans le monde, la paix est assimilée à la guerre, et la guerre est assimilée à la politique. La bonté n’a pas de connotation politique, il n’y a pas de guerre, ce n’est pas trop énorme. Vous et moi, à cette minute, pouvons faire quelque chose de bon. On pourrait ramasser une cannette de coca dans la rue et la mettre à la poubelle, ça c’est de la bonté. On pourrait laisser passer quelqu’un devant nous dans une file d’attente, on base ainsi nos actes sur quelque chose. En tant qu’humains, nous disons naturellement « oui », pas pour dire « non », on est naturellement bons.

TW :
Vous avez parlé de cultiver un potager où tout le monde peut se servir. Comment vous y êtes-vous prise ? Quelle a été la première chose que vous avez faite ?

MC :
On a commencé par se demander ce qu’on pouvait utiliser. De quoi dispose-t-on tous ? De graines, échangeons-en. On a demandé à des gens de monter sur un immeuble dont on s’occupait déjà, on a apporté des plantes, des outils, des livres, des magazines. On a échangé des affaires, on a simplement discuté ensemble et ensuite on a commencé. On transformait des endroits laids en beaux endroits. Tout ce qu’on a pris c’est des terrains dont personne ne voulait tels que des canisites, on les adorait car on a remarqué que si on embellissait un endroit laid au départ, il reste beau. Comme vous le savez, la criminalité environnementale a baissé de 18 % à Todmorden, uniquement car on a visé les zones les plus laides, on a pris des arrêts de bus et des parkings. Je ne travaille plus pour le Conseil pour pouvoir m’exprimer librement sur cela. Des terrains abandonnés qui appartenaient à d’autres gens, et parfois on demandait la permission, mais pas toujours, car la vie est trop courte pour demander permission.

TW :
J’allais vous demander comment vous négociiez avec les sociétés ou le Conseil ou comment vous avez fait.

MC :
On aurait volontiers négocié si on avait davantage foi en l’humain, mais on a préféré agir directement. Si les gens n’étaient pas contents, il leur suffisait de labourer. On a pensé que ce serait plus rapide si on le faisait d’emblée, on a donc négocié. Par exemple, le commissariat, qui est la plantation la plus connue à Todmorden et qui est pleine de légumes. J’ai commencé à négocier avec la police et ils ont dit « Mary, c’est une organisation hiérarchique, vous vous adressez à la mauvaise personne. Je dois demander à mon supérieur qui demandera à son supérieur et… pourquoi ne le faites-vous pas tout simplement ? » Je me souviens qu’ils ont dit ça, alors on l’a fait ! Et maintenant, vous savez, l’image de la police qui cultive des légumes devant leur commissariat a fait le tour du monde. Les policiers sont si fiers de ce qu’ils cultivent devant leur bâtiment, je suis sûre qu’ils ont fait ces plates-bandes eux-mêmes, car des choses se perdent en narrant l’histoire, d’une certaine façon.

TW :
Vouliez-vous planter des légumes ou des herbes ?

MC :
Tant que c’était comestible, car ainsi on peut le partager avec les autres bien plus facilement. C’est vrai que plein d’enfants ne sont pas du tout conscient qu’en dehors du rayon frais chez Morrison’s, des brocolis peuvent pousser dans votre ville, à votre arrêt de bus, au commissariat, à la gare. C’est donc important. Une cinquantenaire a vu nos choux de Bruxelles et a dit « Mais comment vous faites pousser de petits choux comme ça ? », vous voyez, les gens ne réalisent pas.

TW :
Le but est aussi d’éduquer les gens ?

MC :
Absolument. Sur la provenance des aliments, évidemment. Apprendre à les reconnaître. Je n’ai plus de télévision car elle crée un monde qui n’existe pas. Par exemple les émissions de jardinage, ils les ont érotisées, retouchées, la femme est sexy, il n’y a pas de grosse jardinière qui présente ces émissions, tout a une certaine taille, un certain look. Ils ont bien éduqué les gens, les choux ne sont pas pleins de limaces et de trous. Vous savez qu’en réalité le jardinage c’est sale, les gros et les fumeurs ne peuvent pas le faire. Vous savez, le jardinage c’est surtout le désordre et la saleté, ce n’est pas toujours beau, alors les gens commencent à tisser des liens, ils essaient de cultiver leur propre jardin, ils tentent de faire pousser leurs légumes. Cela ne ressemble pas au beau livre grand format ou à ce qu’on voit à la télé, alors ils échouent. On a donc voulu montrer aux gens comment faire. « Regardez, ça pousse en cette saison et ça ne pousse plus en cette saison. » et on fait partie de son milieu de vie naturel, pour voir la nourriture.

TW :
Je suis curieuse, car je sais qu’en entrant dans Tod, comme j’ai tendance à faire mes achats à Tod car c’est bien mieux, et il y a des herbes qui poussent le long du canal, il y a des choses sur la place, partout, près de l’hôpital et dans tous les autres endroits dont vous avez parlé. Je me dis que c’est tellement fantastique, et je me demande comment ça se fait que certains chipent des choses la nuit. [rires]

MC :
Vous me posez une question cadeau, je vais donc vous raconter quelques histoires sur l’avarice et la perception de l’avarice dans un geste de bonté. La toute première année on a pensé « Qu’est-ce qui est vraiment cher et qu’est-ce qui donne la santé, qui plaît aux personnes âgées ». On pense souvent aux personnes âgées car elles n’ont plus de voix. La rhubarbe, ils adorent la rhubarbe, c’est bon pour leurs intestins, mais très cher. On a donc planté de la rhubarbe partout où on pouvait, on a dépensé beaucoup pour la rhubarbe, et la première saison, en quelques jours, toute la rhubarbe était partie. On s’est réunis en urgence à propos de la rhubarbe, on s’est arraché les cheveux, on s’est inquiétés, mais qui avait fait ça ? Qui donc ? On a ensuite trouvé la réponse. Planter davantage de rhubarbe, on n’en avait pas planté assez, on devrait en planter plus, c’était notre première leçon pratique. On en a eu une autre. Il y avait un homme qui venait parfois à Todmorden, je l’appelais le clochard à graines, il sortait tout droit d’un roman, en guenilles et aux cheveux longs, avec son paquetage, il dormait à la gare à côté de notre plate-bande. Un jour l’homme de la gare n’avait plus rien, il a dit « Mary, Mary, devine quoi ? Ce clochard a pris toutes les pommes de terre » et je me suis contentée de dire « C’est si beau. », c’est pour ça que je le fais. C’est tellement beau qu’un clochard prenne les pommes de terre. On a eu une autre expérience, la vendeuse Big Issue qui venait de l’Europe de l’est, elle est venue à Todmorden depuis Rochdale en train peut-être, et j’ai planté de grands pieds d’ache de montagne et un jour je l’ai vue avec une petite machette [sonnerie de téléphone mobile]…interruption…

TW :
Vous parliez de la machette.

MC :
Oui, la machette et la vendeuse Big Issue des pays de l’est. Je l’ai vue un jour avec sa machette et un grand sac, elle était venue couper de l’ache des montagnes, ça pousse très haut, environ 2,50 mètres. Elle a coupé le pied en morceaux et les a mis dans son sac. J’ai pensé lui courir après et lui dire d’arrêter de faire cela avec la machette, j’ai réfléchi et je me suis renseignée. Je me suis demandée si mon instinct avait repéré une personne démente. C’était un réflexe, je me suis sentie coupable d’avoir été fâchée. Alors j’ai planté davantage d’aches de montagne pour elle, et je l’ai recommandée aux autres villes potagères, l’odeur de l’ache des montagnes est si nostalgique pour les européens, ça compte vraiment beaucoup pour nous. Je savais qu’elle reviendrait à Rochdale ou Burnley distribuer son sac d’aches des montagnes à cette communauté, c’est important pour ces gens. Quand je sens cette plante, ça me fait penser au mot « maison » pour les gens.

TW :
Prenons le point de vue opposé. Pensez-vous que les gens ne s’intéressent qu’à la partie où ils sèment et s’en vont ensuite ?

MC :
Bien sûr, ce n’est pas de l’art parfait. Un groupe de bénévoles qui jardinent une ville ne s’en occupent jamais comme de leur propre jardin. Bien sûr que cela arrive, au début les gens ne voulaient pas cueillir car on vit dans une culture qui dit « Sortez de ma propriété, ne touchez pas à mes affaires, ne vous appuyez pas sur ma haie et ne cueillez pas mes fleurs ». Un quotidien local nous consacrait une page par mois, ça disait surtout « c’est le moment de cueillir les fraises chez le médecin, ne touchez pas encore aux pommes, elles seront bientôt prêtes ». Alors il y a du gâchis, ça finit en graines, et ce n’est pas tout. Personne n’avait fait ça avant, avoir un espace public composé de légumes, mais d’une certaine manière ça montre aussi tout le cycle, quand une angélique monte en graines, parfois la graine elle-même est fabuleuse.

TW :
Pouvez-vous parler du verger que vous avez planté dans le cimetière ?

MC :
On a un verger de noyers dans le cimetière de l’église unitaire. Des enfants cultivent des plates-bandes dans le cimetière de l’église fermée sur Burnley Road, car l’école est juste à côté. On a six écoles à Todmorden et toutes cultivent pour essayer de faire pousser des plantes comestibles. Certains ont des poules, et la plupart d’entre eux utilisent notre couveuse pour faire naître des poussins à Pâques. L’Église anglicane n’a pas du tout de terre cultivable, alors on a négocié avec eux pour utiliser de l’espace dans le cimetière, ce qui est une brillante idée. Une superbe terre, beaucoup d’espace et c’est bien pour les morts. Quand je pense au rire des petits enfants qui apprennent à cultiver, c’est un clin d’œil à une autre vie, à un avenir.

TW :
Par curiosité, cherchez-vous toujours de nouvelles parcelles ou en avez-vous suffisamment pour les bénévoles ? Comment ça marche ?

MC :
On ne s’étend certainement pas. Comme je suis responsable de la communauté des Incroyables Comestibles, j’explique uniquement la structure des Incroyables Comestibles. C’est très compliqué mais je vais essayer de vous l’expliquer. C’est bio, donc hors de contrôle pour certains, certaines nuits ça échappe à notre contrôle ! Au milieu, il y a un groupe de pilotage des Incroyables Comestibles de Todmorden. On s’est donc séparés, on était illimités. Personne ne gagne de salaire, il n’y a pas de bureau, de tampon, de téléphone, rien. Tout est réalisé avec nos ressources personnelles. On est donc Todmorden illimité et notre travail est de faire avancer Todmorden dans une direction, avec le cœur de ce qui est devenu un mouvement mondial. On dit qu’il ne s’agit pas d’un empire, on a donc trois éléments pour les Incroyables Comestibles. Premièrement l’apprentissage : apprendre toute sa vie durant de berceau à berceau, ça commence avec les enfants en bas âge jusqu’aux habitants d’une maison, des personnes ayant des difficultés d’apprentissage, l’apprentissage en général. Deuxièmement les affaires : il s’agit d’encourager les affaires, l’emploi, la formation. Troisièmement la communauté : rassembler les gens avec la nourriture, fêter et le tourisme des légumes ça irait dans les affaires. On dit à tout le monde « Si vous jonglez avec l’une de ces assiette, vous pouvez vous lancer dans la communauté avec des barbecues et des fêtes, vous pouvez aussi commencer avec les affaires en encourageant les cafés à acheter local. Vous pouvez aussi devenir une ville Incroyables Comestibles. ». En ce moment, il y a 32 autres projets des Incroyables Comestibles en Angleterre, et dans le reste du monde, en France c’est la folie, il y a un nouveau site par jour en France, donc les Français se sont mis en marche en grand nombre. Ensuite en Australie et en Amérique, des sites apparaissent partout, des tribus indiennes, toutes sortes de gens. On leur donne donc leur marque déposée, car on a déposé le nom, on le leur donne et ils s’y mettent de leur côté. Au sein de Todmorden, il existe désormais deux sociétés d’intérêt communautaire. « Incredible Edible Growing » a un site immense à Walsden et ce sera le centre de formation de culture commerciale pour les chômeurs, peut-être les personnes en liberté conditionnelle, peut-être ceux qui ont un travail précaire, pour leur donner l’opportunité d’acquérir de nouvelles compétences. Leur travail consiste à cultiver des plantes maraîchères, ils sont d’ailleurs spécialisés dans les herbes, et ils les vendent à des restaurants. On a également le tout premier centre gastronomique du pays, il s’appelle « Incredible Edible Todmorden Limited », on l’abrège le centre gastronomique, c’est le lycée. C’est une société dont la moitié des directeurs viennent du lycée (enseignants, élèves) et l’autre moitié viennent de la communauté. Ils ont un projet de 580 000 euros qui verra la première école d’Angleterre avec des porcs, des dindes, des poulets, des vergers, des ruches et ils feront un élevage aquaponique de crevettes. L’ensemble du programme a changé au sein de cette école, la nourriture et le terroir sont au cœur de la géographie, de la technologie, de l’histoire, de tout. L’environnement d’apprentissage concerne l’alimentation. Donc leur programme a changé et ils sont les premiers de la vallée de Calder à enseigner des compétences axées sur le terroir, ce seront les fermiers de l’avenir. Nous avons des représentants de ces sociétés dans notre groupe de pilotage.

Ça a pris de l’ampleur car normalement une organisation a sa marque et la garde telle quelle. Nous sommes un mouvement qui donne, on dit donc que quoi que l’on ait, quelles que soient nos idées, qui que soient notre assureur, notre constitution, nos comptes, tout est accessible publiquement sur le site web, tout le monde peut se servir, on va vous donner un exemple. La BBC diffuse une émission appelée Les Incroyables Comestibles. La chaîne nous a-elle contactés à ce sujet ? Non. Était-on un peu contrariés ? Oui, et ensuite on s’est corrigés. Le mouvement donne, donc si les enfants apprennent les légumes et si les gens sont malpolis avec nous, laissons faire. Des gens ont acheté nos livres. Je crois qu’un homme a récemment acheté notre livre appelé Incroyables Comestibles, et on dit « Pas de souci, on ne peut pas contrôler cela sans bureau ni personnel, alors on laisse faire à l’extérieur et on regarde ce qu’il se passe.

TW :
Avez-vous le droit d’auteur sur ce titre ?

MC :
On a eu le droit d’auteur supérieur avec une condition avec la BBC, car évidemment la BBC a protégé par droit d’auteur tous les produits alimentaires : casseroles, torchons, couteaux, livres, mais on a un accord car c’est évident qu’on était là les premiers. Ils ne nous feront pas de procès et on ne leur fera pas de procès. Bien évidemment, on ne pouvait pas les poursuivre en justice, on n’a pas d’argent pour cela, alors on vit en paix ensemble car bien sûr on a un livre publié le 21 sur une pomme qui sera donnée à chaque élève des écoles dans l’Upper Valley, un auteur l’a écrit gratuitement pour nous, etc. Ça parle de faire pousser une pomme.

TW :
C’est très intéressant. Ca éveille ma curiosité car je me souviens d’avoir regardé une émission de télévision avec Hugh Fearnley-Whittingstall, je crois qu’il s’appelle comme ça, et il est venu à Todmorden pour vous parler et ils y ont accordé un créneau dans l’une de ses émissions. Comment ça a-t-il été perçu ? Qu’en pensez-vous ?

MC :
Tellement d’émissions de télé ont défilé après eux. On était dans une situation délicate intéressante. Pour commencer, je n’ai pas de télévision donc évidemment cela ne m’intéresse pas. Une équipe de tournage de film passe nous voir une fois par mois. Un mois cette année, une équipe brésilienne en bordure de la ville, une équipe allemande dans un autre endroit et une équipe française qui négociaient pour venir et on a tenté de les garder séparés. Il y a un désir étrange dans un mode où on nous fait croire qu’on est tous les mêmes, vous entendrez ce même message, le monde ne s’intéresse qu’aux mauvaises nouvelles. Je dois les corriger. Le monde s’intéresse aux bonnes nouvelles. Peut-être qu’ils pensent « On est seulement de bêtes hippies fous-fous, mais on n’a personne qui convoque la presse, on n’a jamais fait de déclaration à la presse. Donc la presse du monde entier vient nous voir, croyant que c’est un message grandiose. Ce qui nous intéresse, pour en revenir à Hugh Fearnley-Whittingstall, c’est fantastique, c’est un homme adorable, c’était une superbe journée, le soleil brillait, plein de gens ont adoré, mais je voulais surtout dire que ce samedi on était dans le Daily Mirror, deux pages dans le Daily Mirror. Pour nous, être dans le Daily Mirror, ça compte des milliards de fois plus, car on s’intéresse aux personnes les moins susceptibles d’entendre parler de nous. On était dans Songs of Praise récemment, c’était à nouveau fantastique et puissant de toucher ceux qui selon nous doivent cultiver des plantes comestibles. C’est dans leur livre « nourrir les gens, leur apporter du poisson et du pain » et tout cela. Ils devraient façonner la bonté chaque seconde de la journée. Certaines choses ont plus de valeur que d’autres. Cela c’est intéressant : deux hommes d’une société télévisuelle brésilienne ont dit qu’ils venaient du Brésil pour tourner un petit film. On était un peu gênés, le Brésil est loin. « On a une audience de soixante millions de téléspectateurs » et ils filmaient le commissariat et notre sergent lui montrait les légumes et disait « Sentez ces herbes » et le directeur de production brésilien m’a dit « Mary, dans un pays où le port d’arme est autorisé, où des gens disparaissent à jamais derrière des fourgons de police, vous n’imaginez pas l’impact que ça aura au Brésil de voir un policier anglais, figure emblématique de la police dans le monde entier, qui nous montre des légumes. » C’est intéressant, ce que les gens veulent voir.

TW :
C’est ce que j’allais vous demander, quand vous avez dit que trois équipes de tournage de trois pays différents étaient venues le même jour, évidemment vous ne les avez peut-être pas toutes vues ou rencontrées, mais je me demandais ce que chacune a demandé, la même chose ou des choses différentes ?

MC :
La plupart de ces équipes n’arrivent pas à y croire. Avant tout, les gens viennent et j’aime quand les gens sont ouverts car ensuite quand ils demandent « Personne ne vole tout ça ? », « Personne ne détruit ça ? » ou « Les chiens font-ils caca dessus ? », on répond « Non ». Quand ils demandent « Qu’en pensent les autorités ? », on répond « Ca leur plaît beaucoup ». Ils posent plein de questions de ce genre. « Comment c’est possible ? » « Comment peut-on laisser les autres cueillir nos plantations dans la rue ? » Ils veulent vraisemblablement savoir, mais ça nous paraît maintenant normal. Croyez-moi, dans cinq ans, dans le monde entier, il y aura des lotissements avec 1% de zones de cultures maraîchères. Parfois j’ai envie de pleurer. Mardi dernier, Eric Pickles a fait une grande annonce du gouvernement « À l’avenir, la terre sera librement disponible pour les communautés souhaitant cultiver des plantes comestibles. », maintenant je sais au fond de moi que pendant quatre ans Pam et moi avons traversé le pays pour parler à des politiciens, à nous heurter à des murs, et on sait que ce qu’on fait vaut vraiment la peine.

TW :
C’est super. Vous avez dit que la France foisonne de projets, ainsi que l’Australie et d’autres pays. Quel retour avez-vous de ces personnes ? Ils ont dû être en contact avec vous ou avoir vu ce que vous faisiez.

MC :
Nous avons un site web international. On ne peut pas gérer tout cela physiquement, la moyenne d’âge du groupe pilote dépasse soixante ans, et notre effectif est désormais complet. De huit heures du matin jusqu’au coucher, il y a un flux constant de mails provenant du monde entier, on partage des calendriers où l’on discute dans tout le pays et je vais en Pologne puis à Liège et ensuite ailleurs et à Amsterdam. Pam va rentrer et aller en Irlande du Nord. On doit aller à Rio de Janeiro mais on n’a pas envie car on ne peut pas, on ne veut pas devenir des princesses, et on ne veut pas s’épuiser à voyager dans le monde entier, mais je crois que la BBC cherche à faire une longue série, et cela pourrait nous aider. Et le seul moyen… beaucoup de gens nous ont demandé de tourner des films et on a refusé car ils veulent voir des larmes quand on va se coucher, de la tension et de la colère, alors qu’il s’agit de bonté, alors on ne va pas le faire et on doit continuer de refuser. Alors espérons qu’il y ait un bel homme à Hebden Bridge. Sur notre site web on a un film réalisé par Steve Hay, et je lui ai demandé de me faire un film à 3500 euros car quelqu’un m’a promis 3500 euros et finalement il a commencé à tourner un film, il a dit « Bon, un film coûte bien plus que 3500 euros, mais comme je crois en vous je le ferai pour 3500 euros. », et ensuite je n’ai pas reçu 3500 euros, alors un ami a dit « Je te donne 900 euros de ma poche », alors j’ai dit à Steve « J’ai reçu 900 euros de mon ami pour te payer, je suis désolée. » et il a dit « Je ne vais pas prendre l’argent de votre ami, je vais simplement tourner le film. ». Alors sur notre site web, on a un superbe film de présentation. C’était assez gênant et difficile de dire qu’on n’avait pas l’argent mais ça a bien marché, des milliers de gens l’ont vu, il est magnifique. On a cru que tout est possible dans le monde, avec de grands moyens ou de petits moyens, par exemple en parlant avec vous qui interagirez avec des enfants, cela a plus de valeur que de sortir les grands moyen.

TW :
Avez-vous déjà voulu prendre la route puis essayer d’obtenir un financement pour certaines parties de votre projet ?

MC :
Quand on a une cinquantaine de mails sans réponse, on aimerait avoir de l’aide et ensuite on y pense. On se souvient toujours de cela : qui gérera cette personne ? Vous savez, on ne peut pas prendre de l’argent, on ne peut pas se donner de salaire. Comment cela se passerait-il ? Ce mouvement mondial naissant est partiellement inspiré par le fait que des gens le font gratuitement. On revient à la réponse qui est non, on garde ce projet gratuit, on s’est adressés à une nouvelle organisation et on leur a dit « On a un réseau international et national. Cela vous plairait car vous avez des effectifs et des fonds importants. », et cela ne les a pas intéressés, alors [rires]… le ballon est encore dans notre camp !

TW :
Ils sont à Walsden près la jardinerie de Gordon Rigg, n’est-ce pas ?

MC :
Oui.

TW :
Et également le lycée maintenant que vous m’en parlez.

MC :
Oui.

TW :
Pensez-vous qu’ils peuvent être…

MC :
Quand ils s’y mettent…

TW :
Disons que dans quelques années, des gens ressortiront de ceux qui continuent car ils sont plus jeunes, ils pourraient rejoindre le groupe de pilotage.

MC :
Absolument. Mais quand on pense qu’on ne peut pas continuer, quelqu’un arrive et dit « Je viens d’emménager à Tod. ». De nombreuses personnes disent « On est venus à Todmorden car on l’a vue à la télé et qu’elle a une communauté. Pouvons-nous vous aider ? ». Quand on en a besoin, quelqu’un vient nous voir.

TW :
Vous dites que la moyenne d’âge est soixante ans et les gens finissent par partir à la retraite, et peuvent continuer de s’y intéresser, mais n’ont plus l’énergie d’autrefois. Comment cela évoluera-t-il ?

MC :
Chaque chose a sa vie, avec des hauts et des bas. J’ai vu tant d’organisations, c’est mon passé, les choses vont et viennent, les choses changent. Je continue chaque jour. Avec les Incroyables Comestibles, ce qui est étrange dans notre ville, c’est que les gens diront « Je n’en ai pas entendu parler », on peut aller à Londres et cinquante personnes diront « Wow, les Incroyables Comestibles de Lambeth, les Incroyables Comestibles de Westminster ». On est allés au parlement tant de fois, on a l’habitude, les choses changent et cela n’arrive peut-être pas ici, mais plutôt à Sowerby Bridge, qui sait ? Cela prend tant d’énergie, il vaut mieux préserver notre énergie et clarifier ce que l’on fait. Nous sommes également un mouvement non politisé et c’était très difficile car chaque parti voulait nous parrainer. Quand ont est allés à la Chambre des Lords, on a rencontré des Lords conservateurs, fabuleux. Si on rencontre des Lords travaillistes, c’est fabuleux. Donc évidemment on est politiques, la personne… C’est un mouvement politique mais ce n’est pas un parti politique. Par ailleurs, nous ne sommes pas des militants négatifs, Todmorden a des demandes de permis d’urbanisme pour des supermarchés et les gens sont arrivés directement à la conclusion « Les Incroyables Comestibles, qui sont des militants intelligents et qui recherchent de la publicité, mèneront la campagne contre. » Nous vivons dans une culture de supermarché, les gens ont besoin d’emplois, et ce n’est pas là que nos énergies résident, donc si les gens n’aiment pas quelque chose, on arrête de le faire, et s’il y a un jardin, s’il y a des gens qui ne veulent pas nous voir quelque part, on part et on reste concentrés sur ce qui est faisable.

TW :
Et les agriculteurs ? Je sais qu’il y en a peu de nos jours dans cette partie du monde, mais sur nos collines il existe encore des agriculteurs qui pratiquent encore ce type d’activité. Ces personnes-là vont ont-elles déjà parlé ou ont-elles participé ?

MC :
C’était la première chose que l’on a faite, convoquer une réunion de fermiers dans un bar. C’était une réunion très difficile, mais suite à cette réunion on sait que les fermiers qui participent à notre projet ont dû augmenter leur… car évidemment les fermiers sont de fermiers. On a un site web pour la libre commercialisation, on a une marque « Venez à Todmorden », notre alimentation est locale, on a des tableaux noirs dans le marché sur les boucheries indiquant le lieu de la ferme. La demande en produits locaux ne correspond pas à l’offre, alors pour ceux qui ont vu la lumière, c’est brillant.

TW :
C’est vraiment très intéressant. Et la plupart des agriculteurs sont-ils encore très « entreprise familiale » ou certains ont-ils suivi la tendance ?

MC :
Entreprises familiales, entreprises familiales. Ce qui fait peur, c’est la culture des amoureux des chevaux comme on l’appelle, des riches qui s’installent et achètent des fermes et ils ont des lamas, je ne sais pas même pas si les lamas ça se mange.

TW :
Cela pourrait être pour la laine…

MC :
Je pensais plutôt, désolée de le dire, à une passion de riches.

TW :
Je ne pourrais le dire avec certitude. Je sais que cela reviendrait très cher, ou bien un alpaga… J’ai assisté à une conférence que vous avez donnée dans l’église il y a quelques mois sur les coopératives, des gens qui cultivaient des plantes comestibles ou qui avaient différentes sortes de…

MC :
Oui mais ce n’était pas organisé par nous. C’était organisé par Mark Simmonds. C’était sa conférence dans l’église.

TW :
Vous y avez participé, n’est-ce pas ?

MC :
Oui.

TW :
Je connais Mark et je lui ai posé des questions et j’ai filmé les intervenants et le pressoir, et comment faire tout cela, j’ai filmé car même s’ils ne font pas partie des Incroyables Comestibles, ils créent des vergers de pommiers partout dans les environs.

MC :
Oui, absolument.

TW :
Ce qui est vraiment très différent.

MC :
Oui, cela nous tenait à cœur, on a planté près de mille fruitiers dans des espaces publics, de préférence dans des quartiers résidentiels, car la dernière chose que les pauvres planteront dans leur jardin c’est un arbre. Dans les logements sociaux ils doivent se procurer un landau, une poussette, des vélos, le Rottweiler et l’abri de jardin. Ils ne vont pas planter un pommier, alors Pennine Housing, le bailleur social ici, a soutenu cette idée 100 % et nous a permis de planter des fruitiers sur tous leurs terrains.

TW :
Maintenant ils prennent un peu soin de ces pommiers ?

MC :
Ils les entretiennent un peu. Je penserais entre autres qu’on n’a pas un programme d’entretien suffisant, nous n’en sommes qu’à l’expérimentation et on dit « On s’est mis au travail immédiatement, on a fait ce qu’on a pu. », mais notre réflexion sur la manière dont on s’y prendrait à l’avenir est plus utile aux nouveaux groupes que ce qu’on a accompli auparavant. Vous voyez ce que je veux dire ? Il y a des erreurs partout, on est ouverts et honnêtes car c’est tellement libre quand l’argent n’intervient pas, vous pouvez être ouvert et honnête. Je ne suis pas une jardinière ni une experte, je n’ai jamais suivi de stages et parlé à des centaines de personnes, mais je m’y suis habituée.

TW :
Vous faites également de l’apiculture.

MC :
Oui, il y a un groupe séparé d’apiculture communautaire, qui dispose d’une subvention de 51000 euros pour former de nouveaux apiculteurs et créer des groupes d’apiculture communautaire, c’est fantastique. La ruche c’est toute l’histoire de la vie, la devise de sa ville est « Nous prospérons grâce à l’industrie ».

TW :
La devise de la ville de Todmorden, c’est cela ?

MC :
La devise de la ville de Todmorden est « Nous prospérons grâce à l’industrie » et le symbole de l’industrie est l’abeille. Nous n’avons pas d’industrie, donc on a marqué toute notre route verte que nous avons créée pour le tourisme des légumes, on a mis une abeille et notre ancienne devise.

TW :
À propos de tourisme des légumes, quand je vous ai appelée la semaine dernière pour planifier cet interview, vous aviez dit prendre des groupes de Japonais et d’Allemands je crois.

MC :
Oui.

TW :
Parlez-moi de ce tourisme.

MC :
Le tourisme est ce qui nous fait vivre. Il y a quatre ans, on a bu un café ensemble, et si vous aviez dit « Qu’est-ce qui pourrait ressortir de ce mouvement ? » Des légumes et de la bonté, on n’aurait jamais répondu le tourisme, et des groupes de touristes passaient chaque semaine, parfois deux fois par jour, c’était des gens du monde entier qui venaient simplement voir les légumes. On s’est alors souvenus du rôle des affaires pour faire vivre une ville sans accorder d’importance au type d’affaires. On ratisse assez large, plein de gens sont végétaliens et végétariens dans notre mouvement, mais peu importe pour nous si ce sont des bouchers ou des maraîchers. On a donc décidé pour le tourisme de dessiner une ligne faisant le tour de la ville pour garder les gens près des magasins, Les guides touristiques que nous avons formés accueillent les gens à la gare et on a créé une route, j’aurais dû apporter une carte, et on a imprimé des cartes qui vous font faire le tour de la ville tout en racontant l’histoire de l’abeille et de la pollinisation, juste ce qu’il faut. On en a parcouru du chemin. Depuis la semaine dernière, on a remarqué que plein de gens demandent parfois combien ça coûte et on répond toujours que cela ne coûte rien. On souhaite désormais être complètement autonomes, alors on répond que cela coûte 6 euros pour une visité guidée, on les emmène au marché où ils font des achats dans les étals qui vendent les produits des Incroyables Comestibles. Les gens sont ravis de payer, c’est génial.

TW :
Vous avez environ un groupe de touristes par semaine ?

MC :
C’est cela.

TW :
D’où viennent ces groupes ?

MC :
Ça je peux vous le dire… [regarde dans les papiers]…d’Écosse, d’Irlande, de Suisse et d’Australie ce vendredi. Les gens entendent parler de nous, ils sont dans le pays et se disent « Si j’allais y faire un tour ? »

TW :
Les gens viennent vous voir ?

MC :
Les gens viennent nous voir.

TW :
Vous ne dites pas que tous les mardis à midi pile il y a une visite guidée et tout le monde…

MC :
Non, on a commencé à faire des visites ainsi : « Tous les troisièmes dimanches du mois, rendez-vous à cet endroit pour une visite guidée. », c’est ouvert à tous, sans réservation. Maintenant les gens doivent simplement nous envoyer un email disant « J’ai entendu un discours de Pam ou j’ai entendu cela, je peux suivre une visite guidée ? » Des associations de logement, des groupes de locataires, des groupes de jeunes, des gens plus pauvres venant d’autres quartiers résidentiels veulent visiter la route verte pour le travail ou l’école…

TW :
Combien de personnes comprend généralement un groupe ?

MC :
On doit définir un nombre maximal pour que le guide puisse raconter l’histoire dans de bonnes conditions, donc on dit huit personnes, s’il y en a plus il faut deux guides. On a formé plusieurs guides qui prennent en charge une quarantaine de personnes ! On a appris. N’oubliez pas que nous ne sommes pas des jardiniers ni des guides touristiques, ni des experts en quoi que ce soit. On n’avait aucune idée de comment faire des visites, on a essayé avec des vestes et des gilets brodés puis on est revenus à des choses plus simples maintenant que j’y pense [rires]. C’est un phénomène étrange, mais l’argent nous fait vivre, ça paie les impressions, la paperasse, les graines, les outils. On dit « Si vous avez de l’argent, payez-nous. Si vous n’en avez pas, apportez-nous un cadeau. ». On voit aujourd’hui à Todmorden, par exemple sur Pollination Street, un myrtillier planté et apporté par tel ou tel groupe. Ils apportent quelque chose de leur communauté et le plantent dans notre ville, ce qui a plus de valeur que de l’argent.

TW :
Voulez-vous parler d’autre chose ? Quelque chose que je n’ai pas demandé ?

MC :
Les légumes s’invitent à la fête des récoltes le 30 septembre. C’est un endroit super. On participe à un programme européen avec cinq autres pays : la Slovénie, l’Allemagne de l’Est, la France, l’Irlande et nous. Ça s’appelle un « grunvig », avec ce programme les gens de Todmorden vont dans les autres pays pour leur enseigner le maraîchage et ils viennent ici. Les choses sont lancées et cela ne concerne pas que les légumes, ça permet de former une communauté, ce n’est qu’un outil.

TW :
J’ai une question. Quel est votre remède contre les limaces ?

MC :
Des granulés anti-limaces [rires]

TW :
Ce qui m’amène à vous demander si tout est biologique.

MC :
Il existe des granulés anti-limaces biologiques.

TW :
C’est vrai.

MC :
En résumé, on sentait qu’en matière de justice sociale, les humains sont des créatures très intelligentes. On veut commencer avec des gens là où ils sont, alors je souhaite vous raconter quand l’an dernier on a dispensé aux lecteurs de The Guardian principalement plus de mille séances d’apprentissage sur le dépeçage d’un lapin, l’élevage des poules, la préparation de la confiture, la préparation du pain. Cette année, on se dédie surtout à écouter le silence, à écouter qui sont ceux qui ne sont pas venus, qui ne pouvaient pas venir, qui étaient gênés de venir. On va travailler sur les quartiers résidentiels, on a choisi la zone de Harley Bank et une zone dos à dos avec ces habitations, et les gens qui ont du mal à trouver du temps, la possibilité ou la santé pour faire des choses, et on crée de magnifiques jardins avec cette communauté. On veut travailler avec les gens là où ils sont, s’ils le souhaitent. Si les gens veulent manger des chips, alors on fait pousser des pommes de terre. S’ils veulent utiliser des granulés anti-limaces, fantastique. Quand ils veulent faire le lien entre ce qu’on dans la terre et ce qu’ils mettent dans leur bouche, ils le feront eux-mêmes et auront leur propre réflexion.

TW :
Certains agriculteurs vous donnent-ils du fumier gratuitement ?

MC :
Ils en donnent de grandes quantités, mais le fumier doit être mature. Ma propre fille a reçu plein de fumier gratuit et elle tient un petit étal de maïs qui pousse dans un coin de son jardin [rires]… où le fumier n’a pas bien maturé !

TW :
On arrive à la fin de cet interview.

MC :
Excellent.

TW :
Avant de finir, autre chose m’a traversé l’esprit mais j’ai oublié, ça reviendra peut-être dans une minute.

MC :
Le futur, le passé, les enfants, l’école sera prête peut-être en octobre. Ce sera la première école du pays de ce genre, on ne sait pas si ça va marcher.

TW :
C’est une expérience fascinante, je dirais.

MC :
C’est une expérience, on ne peut rien en dire d’autre. On ne peut s’inspirer de personne, on part de zéro. On dit qu’on apprend mieux en échouant.

TW :
Merci beaucoup de m’avoir accordé cet interview.

MC :
C’était un plaisir.

TW :
J’ai une toute dernière question. Vous avez commencé par dire que la nourriture rapproche toutes sortes de personnes, et que vous voyez comment vous avez fait avec différents aspects, en faisant pousser des plantes, autour du commissariat, des églises, des écoles et des quartiers résidentiels. Comment votre message de bonté s’est-il développé dans tout cela ?

MC :
Ce n’est pas mesurable, mais quand je vais voir le médecin et que je pense « Je vais cueillir du cassis », je vois une vingtaine de personnes avec leurs barquettes de margarine, de vieilles grands-mères, des jeunes, qui cueillent, je pense qu’ils savent ce que quelqu’un d’autre a fait pour eux, pour qu’ils en bénéficient. Le fait qu’aucune de nos installations ne soient endommagée, le fait que si l’on a besoin de quelque chose, que ce soit un portail mobile ou un millier d’euros, on peut demander à quelqu’un, on ne demande que si on en a besoin et on nous le donne. Le fait que la police, les autorités sanitaires et le Conseil nous aient soutenus, et le fait de voir des gens ordinaires amener leur famille et leurs amis sur le chemin de halage et dire « Oh, regarde ça. », ou quand des gens disent « J’ai vu ma ville à la télé. » me rendent si fière. Cette acceptation et quand on me dit que les gens comprennent. Et quand certains ne comprennent pas le message, je pense que cela amorce une conversation, peu importe s’ils disent « De quoi parlent-ils ? Le réchauffement de la planète ? Mais de quoi parlent-ils ? ». On peut nourrir le monde, c’est tout ce dont on a besoin, on doit juste préserver cela, entretenir la conversation. Je dois croire que je dois continuer, moi qui ai laissé tomber mon travail pour me consacrer pleinement à quelque chose en quoi je crois. J’ai du mal à vous l’exprimer, mais je le vois en ceux qui marchent vite, ceux qui touchent et hument, dans des bribes de conversation, je crois que c’est vrai.

TW :
Je crois qu’on a fini. Encore merci.

MC :
Jolly good, excellento !

Source : Wild Rose Heritage and Art, Hebden Bridge
http://www.wildrosearts.net/stories/interviews/1950-1959/mary-clear

Wild Rose Heritage and Arts est un groupe communautaire tirant son nom de son lieu d’implantation : la vallée (« den ») de la rose sauvage (« Heb ») d’Hebden Bridge à Calderdale dans le West Yorkshire. Le projet initial portait sur l’histoire orale, nous retranscrivions les souvenirs des personnes âgées qui nous narraient leur vie depuis leur enfance dans les vallées. Depuis, nous avons étendu nos activités et notre orientation, en travaillant avec diverses tranches d’âge afin de comprendre comment les gens changent et ce qui change les gens, les endroits où ils vivent et travaillent.

Nous croyons que cette histoire orale peut jouer un rôle précieux pour favoriser une identité communale, en donnant aux participants un sentiment d’appartenance et de confiance en la participation à la vie et au travail de la communauté.

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3 commentaires pour Interview inédite de Mary Clear traduite en français

  1. Ping : Economie du partage : Nourriture à partager… Les « Incroyables comestibles » ! | Proâme

  2. Merci pour la traduction de cet interview assez intéressant je vais le publié aussi sur le site de la transition , c’est une bonne méthode de partager et tisser les liens, bravo!
    Kitty

  3. Ping : Interview inédite de Mary Clear traduite en français « Transition France

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